Vous êtes usufruitier d’un appartement et vous souhaitez le mettre en location. Signer le bail, encaisser les loyers, gérer le locataire : tout semble simple. Jusqu’au jour où le nu-propriétaire s’oppose au renouvellement du bail ou conteste vos choix de gestion. Le démembrement de propriété, souvent présenté comme un levier fiscal, crée un inconvénient majeur pour la gestion locative : il fractionne le pouvoir de décision sur un même bien.
Bail commercial en démembrement : le piège de la nullité
L’un des risques les plus sous-estimés du démembrement concerne les baux commerciaux. L’usufruitier gère le bien au quotidien, perçoit les loyers, choisit le locataire. On pourrait croire qu’il a les mains libres pour signer ou renouveler un bail commercial.
La Cour de cassation dit le contraire. Elle rappelle que l’usufruitier ne peut pas conclure ni renouveler un bail commercial sans le nu-propriétaire, sauf autorisation judiciaire fondée sur l’article 595 du Code civil. Cette position a été confirmée par des arrêts du 19 décembre 2019 et du 23 septembre 2021.
La conséquence pratique est directe : un bail commercial signé par l’usufruitier seul est exposé à une action en nullité. Le nu-propriétaire dispose d’un délai de cinq ans à compter du jour où il a connaissance du bail pour le contester. Si le bail est annulé, l’exploitation du local est remise en cause, les loyers perçus peuvent être discutés, et le locataire évincé peut réclamer une indemnisation.
Pour un propriétaire qui pensait simplement louer son local, cette contrainte transforme chaque renouvellement en négociation entre usufruitier et nu-propriétaire. Si les deux parties ne s’entendent pas, il faut saisir le juge. La gestion locative devient un parcours d’obstacles juridiques.

Bail d’habitation et congé pour reprise : qui décide vraiment ?
En matière de bail d’habitation, la situation est différente, mais pas plus simple. L’usufruitier est reconnu comme bailleur. Il signe le bail, encaisse les loyers, gère la relation avec le locataire. Jusque-là, pas de difficulté majeure.
La question se complique lorsqu’il faut donner congé au locataire pour reprise. Une décision de la cour d’appel de Versailles du 4 février 2025 a précisé que le congé pour reprise peut être délivré par l’usufruitier bailleur, au titre de l’article 15 de la loi du 6 juillet 1989, à condition que la reprise soit réelle et sérieuse.
Ce point paraît favorable à l’usufruitier. En pratique, il crée un conflit potentiel avec le nu-propriétaire. L’usufruitier peut décider seul de reprendre le logement, privant le nu-propriétaire de la perspective de revenus locatifs futurs. À l’inverse, si le nu-propriétaire souhaite vendre le bien libre d’occupation, il ne peut pas forcer l’usufruitier à délivrer un congé.
Chaque décision locative devient un point de friction possible entre deux personnes qui n’ont pas les mêmes intérêts.
Répartition des charges locatives : qui paie quoi en démembrement
Au-delà des baux eux-mêmes, la répartition des charges entre usufruitier et nu-propriétaire génère des désaccords fréquents. Le Code civil pose un principe simple en apparence :
- L’usufruitier supporte les réparations d’entretien courant et les charges liées à l’usage du bien (taxe foncière dans la plupart des cas, petits travaux, entretien courant).
- Le nu-propriétaire prend en charge les grosses réparations définies par l’article 606 du Code civil : murs de soutènement, toitures, voûtes, poutres.
- Les travaux de mise aux normes (sécurité, performance énergétique) tombent dans une zone grise où la jurisprudence tranche au cas par cas.
Dans un bien en gestion locative, cette répartition pose un problème concret. L’usufruitier veut réaliser des travaux pour maintenir l’attractivité du bien et conserver son locataire. Le nu-propriétaire refuse de financer les grosses réparations, estimant qu’il n’en tirera aucun bénéfice immédiat puisqu’il ne perçoit pas les loyers.
Le bien se dégrade faute d’accord sur le financement des travaux. Le locataire s’en va. Le rendement locatif s’effondre. Personne n’a intérêt à cette situation, mais le démembrement l’organise structurellement.
Location meublée et démembrement : un régime fiscal sous contrainte
Pourquoi le statut LMNP complique la donne
Vous envisagez de louer le bien démembré en meublé pour bénéficier du statut de loueur en meublé non professionnel ? Le montage est juridiquement possible, mais le démembrement limite fortement l’intérêt fiscal de la location meublée.
L’usufruitier qui loue en meublé déclare les revenus en BIC. Il peut en théorie amortir le bien. En pratique, il n’amortit que la valeur de l’usufruit, pas la pleine propriété. La base amortissable est donc réduite, ce qui diminue l’avantage principal du statut LMNP.
La revente bloquée pendant la durée du démembrement
Le nu-propriétaire ne peut pas vendre le bien librement pendant la durée du démembrement. La vente nécessite l’accord des deux parties. Si l’un veut vendre et l’autre refuse, le bien reste bloqué. Aucune sortie rapide n’est possible sans accord unanime.
Pour un investisseur locatif, cette rigidité est un frein direct. Le marché immobilier évolue, les besoins changent, mais le démembrement fige la situation pour toute sa durée.

Anticiper les conflits de gestion locative avant le démembrement
Le vrai problème du démembrement en gestion locative n’est pas fiscal. Il est opérationnel. Deux personnes aux intérêts divergents doivent coopérer pour gérer un même bien, sans qu’aucun mécanisme simple ne règle leurs désaccords.
Avant de mettre en place un démembrement sur un bien destiné à la location, trois précautions méritent d’être formalisées par écrit dans une convention :
- Définir précisément qui signe les baux, qui autorise les renouvellements, et dans quelles conditions le nu-propriétaire doit donner son accord.
- Prévoir un plan de financement des travaux avec une clé de répartition claire, y compris pour les travaux de mise aux normes qui n’entrent ni dans l’entretien courant ni dans les grosses réparations.
- Organiser une clause de sortie anticipée : conditions de rachat de l’usufruit ou de la nue-propriété, procédure de vente amiable, recours à un mandataire commun en cas de blocage.
Sans convention détaillée, le démembrement transforme la gestion locative en source permanente de conflits. Le montage reste pertinent pour la transmission patrimoniale, à condition d’accepter que la gestion quotidienne du bien exige une coordination constante entre usufruitier et nu-propriétaire. Ceux qui recherchent la simplicité en gestion locative ont intérêt à mesurer ce coût organisationnel avant de s’engager.

